Interview : Romain Pissenem | DJMAG France - Suisse - Belgique

Le Français à qui l’on doit les derniers shows de David Guetta ou DJ Snake nous livre les coulisses de la performance virtuelle de Martin Garrix, Bono et The Edge à la cérémonie d’ouverture de l’Euro 2020.

Le 11 juin dernier, le monde entier avait les yeux tournés vers le Stadio Olimpico de Rome pour le grand coup d’envoi de l’Euro 2020. En prélude de ce match d’ouverture qui a vu l’Italie triompher de la Turquie, l’UEFA avait convié Andrea Boccelli mais aussi Martin Garrix, Bono et The Edge. Le DJ néerlandais et les deux membres du groupe U2 étaient réunis le temps d’une performance virtuelle pour interpréter leur collaboration ‘We Are The People’, hymne officiel de la compétition. Un show unique en son genre et une prouesse technologique derrière laquelle se cache un Français au nom familier des amateurs de musiques électroniques : Romain Pissenem. Avec son frère Yann Pissenem, les deux Nancéiens d’origine se sont imposés comme des figures incontournables d’Ibiza grâce à leurs deux établissements phare, l’Ushuaïa et le , qui trônent respectivement à la quatrième et seconde place du dernier Top100Clubs. Mais loin de se limiter à la seule ile espagnole, Romain Pissenem est un véritable touche-à-tout. Avec sa société High Scream, il imagine et produit des spectacles dans le monde entier et a notamment travaillé sur les derniers shows de David Guetta ou DJ Snake. Le Français revient pour nous sur son travail et nous livre les secrets de la performance de Martin Garrix, Bono et The Edge.

Il y a quelques semaines, le monde entier a pu découvrir la performance virtuelle de Martin Garrix, Bono et The Edge pour la cérémonie d’ouverture de l’Euro 2020. Comment s’est fait le choix de proposer un show virtuel ?

Au début ce n’était pas le plan. On a commencé à réfléchir à ce projet en décembre 2019 et à ce moment on devait faire un spectacle ‘réel’. Mais le COVID est arrivé… Je me souviens, on organisé le show de DJ Snake à la Paris La Défense Arena et trois semaines après le monde entier était à l’arrêt. L’Euro étant repoussé, tout a alors été mis en stand-by. Quand on a relancé le projet on s’est très vite rendu compte que quoi qu’il arrive, même s’il pouvait y avoir un peu de public dans les stades, faire un show de Martin Garrix, Bono et The Edge dans ces conditions ça aurait manqué d’énergie. Surtout qu’à ce moment on savait que le stade ne serait pas plein et on ne savait absolument pas quelle serait la capacité autorisée le jour de la cérémonie. Nous étions déjà en train de travailler sur plusieurs projets virtuels et on voyait que le public commençait à être habitué à ce format. Donc on est rapidement parti sur cette idée.

Est-ce que le fait de passer à du virtuel a modifié ce que vous aviez en tête pour ce show ?

Quand on organise une cérémonie dans un stade, en général on a toujours un ennemi juré : la journée. Il ne fait jamais nuit noire et donc on ne peut pas utiliser les effets utilisés habituellement, la lumière, etc. Là pour le coup, on s’est dit qu’on que l’on pouvait être dans le stade mais dans un stade qui passe du jour à la nuit. On pouvait s’amuser à créer un spectacle qui n’aurait pas pu être fait dans la réalité tout en restant à l’intérieur du stade. Surtout on s’est dit que même si c’était virtuel, il fallait qu’il y ait une histoire. La chanson parlant d’une « Army of Lovers », on a eu l’idée de transformer cette armée en petites lumières en laissant imaginer que chaque personne présente dans le stade représente une de ces lumières et que toutes ces lumières créent ensemble ce spectacle et nous permettent de ressentir les émotions des fans. On a vraiment essayé de créer un véritable spectacle, qui à la fois raconte une histoire et à la fois fasse passer un message de célébration et d’union.

Est-ce que ça a été un challenge particulier de proposer une performance entièrement virtuelle ?

Comme c’est du virtuel, ça reste toujours un challenge. Je me souviens quand on a tourné la vidéo avec Martin Garrix, Bono et The Edge c’était incroyable parce qu’ils étaient censés être au milieu d’un stade de 80 000 personnes alors qu’en réalité ils étaient devant un fond vert avec juste l’équipe technique. Donc c’était assez rigolo, en même temps qu’on bossait, tout le monde essayait d’animer un peu pour reproduire l’ambiance d’un stade (rires). Le temps a aussi été un challenge parce qu’on s’est décidé assez tard de partir sur cette version. Mais j’avoue que pour une première, parce que c’est la première cérémonie sportive virtuelle de ce type, je suis très heureux du résultat.

Est-ce que tu penses justement que cet exemple peut ouvrir la voie à d’autres performances de ce type ?

J’espère que les gens vont retourner dans les stades et dans les salles de concert mais pour des shows de ce type devant 80 000 personnes sur place et 200 millions de téléspectateurs, je crois qu’il y a un nouvel équilibre à trouver entre le réel et le virtuel. En tout cas dans le futur j’aimerai vraiment réussir à mélanger d’avantage le virtuel et le réel. On sait comme marche le réel, on a vu que le virtuel fonctionnait bien, maintenant on peut mélanger les deux. Et pour moi là il y a un truc fantastique à faire. Cette époque COVID aussi pourrie soit-elle a ouvert plein d’autres portes, ou en tout cas les a ouvertes bien plus vite, et le virtuel peut devenir un outil de travail – tant qu’il se mélange avec le réel. Les gens pensent souvent que le virtuel va remplacer le réel. Moi je ne me suis pas du tout positionné comme ça. L’idée ce n’est pas du tout de remplacer le réel. Je préfère le réel et ce n’est d’ailleurs même pas une question que je me suis posée. En fait tout ça c’est un peu comme en cuisine lorsque l’on rajoute un nouvel ingrédient. L’idée c’est de se demander comment on cuisine ce nouvel ingrédient plutôt que de mettre toute ma cuisine à la poubelle pour ne passer qu’à du virtuel. Je comprends la peur du virtuel mais pour moi il n’est pas là pour remplacer le réel. C’est un nouvel ingrédient dans la cuisine, ça ajoute une nouvelle saveur.

Tu n’as pas été seul à travailler sur ce show puisque tu as collaboré pour l’occasion avec Willie Williams.

Oui tout à fait j’ai eu la chance de collaborer avec ce monsieur qui s’appelle Willie Williams et qui est, entres autres, le directeur artistique de U2. Il travaille avec Treatment Studio, la société avec qui nous nous sommes associés pour ce show. On a eu la chance de faire pas mal de choses ensemble ces dernières années et c’est vraiment un génie. C’est lui par exemple qui a fait l’incroyable scène à 360° de U2. Donc à chaque fois qu’on collabore c’est toujours une belle aventure.

Comment s’est réparti le travail entre toi et Willie Williams et concrètement, quel est ton rôle sur un tel projet ?

Moi mon job c’est un peu d’être le numéro 10, d’être au milieu du jeu et d’être sûr que tout le monde soit content, que l’on retrouve les messages que l’on voulait faire passer, que Martin Garrix et Bono & The Edge aient le show qu’ils voulaient et qu’il se sentent à l’aise avec. Mon rôle est aussi de trouver les bonnes personnes avec qui travailler et de mélanger ensuite tout ce monde pour essayer d’avoir la vision que Willie Williams a créé, tout veillant que de l’UEFA à U2, en passant par Martin Garrix et les gens qui regardent la cérémonie, tout le monde soit satisfait du résultat. J’ai vraiment un rôle de production exécutive, ce n’est pas celui derrière la caméra mais c’est celui qui coordonne pour que tout se mette en place. Moi quand j’étais plus jeune j’étais fan de mecs comme Tarantino ou Spielberg. Ce que j’aime beaucoup chez eux c’est qu’ils sont réalisateurs mais aussi producteurs exécutifs. Tu n’es plus forcément toujours derrière la caméra mais tu as la vision.

Tu évoques le cinéma. Est-ce que c’est justement un média qui t’inspire dans ton travail et d’une manière plus large, où trouves-tu ton inspiration pour imaginer des shows ?

C’est une bonne question que l’on ne me pose pas souvent (rires).Tu peux t’inspirer de tout ce qu’il y a autour de toi. Souvent par exemple il va y avoir des dessins de ma fille. Je me souviens un jour elle s’était amusée à faire un papillon, j’ai vu ça et ça a fini avec un énorme papillon sur scène. Ce qui m’inspire beaucoup aussi ce sont les discussions que j’ai avec les artistes. La première source d’inspiration quand je travaille sur un show avec des musiciens, ça reste leur musique. La musique est un peu comme un plan d’architecte que l’on prend pour construire notre spectacle derrière. Mais c’est vrai que je suis fan de cinéma. A 14-15 ans je rêvais de faire du cinéma mais le problème est qu’à l’époque ce n’était pas comme aujourd’hui où avec ton iPhone tu peux réaliser un petit film. Donc je suis rapidement parti vers le spectacle vivant et le théâtre notamment. Mais je reste toujours passionné de cinéma, et de tous types de cinéma.

En parlant de trouver ton inspiration dans la musique des artistes avec qui tu travailles. Au fil de ta carrière, on t’a vu collaborer aussi bien avec des têtes d’affiche mainstream comme David Guetta ou DJ Snake que des artistes plus underground. Est-ce que cela change quelque chose dans ta manière d’aborder le show ?

Non ça reste de la musique et la méthode de travail est la même. Et je trouve justement que c’est important de pouvoir passer de l’un à l’autre. Quand j’étais plus jeune je pouvais par exemple faire un spectacle dans un théâtre national et passer après à un évènement plus commercial. Souvent on essaie de cataloguer mais pour moi ce qui est important c’est l’humain et la musique. J’aime plusieurs types de musique et je ne vois pas pourquoi on devrait faire uniquement de l’underground ou uniquement du commercial. Finalement ça reste de la musique, des artistes et un show.

On le disait tu as déjà travaillé avec de nombreux artistes prestigieux et pris part à l’organisation de nombreux projets d’envergure – ce show pour la cérémonie d’ouverture de l’Euro 2020 en étant un bel exemple. Après toutes ces années, est-ce qu’il y a encore des projets qui te font rêver ?

Tant que je me lève le matin et que je suis heureux de travailler – d’ailleurs travailler c’est un moment que j’emploi rarement. Pour moi c’est resté avant tout une passion et je pense que le jour où j’arrêterai c’est quand je n’aurai plus cette passion. Mais pour le moment j’ai toujours le même plaisir. Chaque show, ce n’est pas qu’il soit plus grand ou plus petit. Si tu es passionné tu as toujours l’envie. Entre il y a 25 ans quand je commençais à produire des petits spectacles à Nancy et la cérémonie de l’Euro, je n’ai pas l’impression d’avoir perdu une seconde de passion ou d’excitation. En plus moi j’adore les collaborations comme celle avec Willie Williams sur ce show pour l’Euro. Donc tu as aussi toujours des gens fantastiques à rencontrer. Et alors oui le spectacle que je rêverai de faire… Depuis que je suis gamin je me dis que ce serait bien de faire une cérémonie de Jeux Olympiques. Alors je ne vais pas lâcher l’affaire pour 2024 (rires).

Quels sont tes projets à venir ?

Il y en a plein (rires). On travaille sur des projets super excitants mais je ne peux pas forcément en parler tout de suite. Ce qui est sûr c’est qu’on a un calendrier chargé pour les prochains mois. Parmi ceux dont je peux parler il y a le show de David Guetta au Théâtre antique d’Orange cet été. Pour moi qui viens du théâtre, j’ai passé ma vie à dire qu’il fallait mélanger le théâtre et la fête avec ce que j’appelais l’électro théâtre. Donc là se retrouver à faire le show de David Guetta dans un théâtre antique, j’ai vraiment très hâte.

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