Interview : St Germain | DJMAG France - Suisse - Belgique

A l’occasion de son concert au Grand Rex le 17 mai prochain, nous avons pu rencontrer le très discret Ludovic Navarre, alias St Germain, le temps d’un entretien exceptionnel.

Pionnier de la fusion ‘électro-jazz’, puisant ses racines dans la House de Chicago, St Germain a construit sa légende en deux albums mythiques : ‘Boulevard’, en 1995, sur F Communications et ‘Tourist’, en 2000, sur le label de jazz de référence Blue Note. Personnage aussi bien réservé que perfectionniste, Ludovic Navarre a attendu 15 ans avant de revenir avec un nouvel album inspiré par la musique Malienne en 2015. En concert exceptionnel le 17 mai au Grand Rex à l’occasion des 30 ans du Rex Club, nous avons pu le rencontrer dans le patio du ‘Très Particulier’, hôtel parisien à son image : discret et élégant.


Quand on a commencé à goûter au plaisir d’ajouter des instruments à ses boucles, ça devient difficile de s’en passer.


Est-ce que tu as une histoire particulière avec le Rex Club, qui a ouvert au début de ta carrière de producteur ?

C’était l’une des premières salles de ce genre à Paris. Je me souviens aussi du ‘Boy’s’, sous l’Olympia. C’était les deux endroits où j’aimais sortir pour écouter de l’électronique. Avant la musique, j'étais fasciné par les gens qui fréquentaient ces endroits. C’était un autre monde, ‘Peace & Love’ en club. L’ambiance était hallucinante, c’était un pur bonheur !

Tu feras également un DJ Set au Rex Club dans la foulée du concert. Est-ce que c’est un exercice qui te procure du plaisir ?

Là, c’est surtout parce qu’il y a DJ Deep, c’est pour le plaisir de jouer avec lui. Sinon non, je ne le fais pas tant que ça. Ce n’est pas déplaisant, mais ce n’est pas un exercice auquel je me prêterais tous les jours.

 

Ton dernier album est inspiré par le Mali mais tu n'as pas pu te rendre sur place pour l'enregistrement ... Pourquoi ?

Quinze jours après avoir décidé de prendre mes billets d’avion, l’armée française est entrée en opération là-bas. Du coup, je me suis dit qu’il valait mieux éviter les ennuis. Déjà que je ramais pour finaliser l’album, si en plus je prenais une balle perdue… 

En terme d’inspiration, n’était-ce pas un frein de ne pouvoir t'imprégner de l'atmoshère locale ?

Le problème n’était pas tant l’atmosphère que de trouver des musiciens ayant la culture malienne. Au départ, j’ai essayé de travailler avec des musiciens issus du jazz, mais c’était impossible. Ne venant pas de là-bas, ils étaient incapables de jouer comme eux. C’est vraiment particulier. Les musiciens maliens ont des instruments, des sonorités et un jeu à part. J’ai fini par en rencontrer quelques uns, mais ils ne se livrent pas tout de suite, et puis il faut mélanger ça à ce que je fais… Ils ont dû se dire qu'ils avaient à faire à un fou (rires). Il faut apprendre à se connaître, expliquer, essayer… Ensuite j’ai fait comme d’habitude, j’ai enregistré les gars et j’ai tout remonté comme je l’entendais.

Tu leur apportais une base sur laquelle ils apposaient leurs instruments en totale liberté ?

C’est ça ! Il y a des choses que je veux et puis après je leur dis d’y aller au feeling. Chacun a son truc. Mais généralement, les pistes sont toutes remontées, donc même quand ils se réécoutent, les musiciens se demandent si ce sont eux qui ont joué ou si ça vient de quelqu’un d’autre.

As-tu l’impression d’appartenir à une culture plus électronique que Jazz, ou l’inverse ?

Electronique ! Le jazz est venu sur le tard, mais je viens de l’électronique. Avant même Fnac et F Communications, j’ai fait des sorties sur des labels électro belges dès la fin des années 80.

Ta musique est un mélange d’instruments ‘Live’ et d’électronique. Comment définis-tu le bon équilibre entre les deux ?

C’est un peu 50-50. J’essaye d’avoir le côté « cyclique » de l’électronique et le côté « Live » des instruments. Si j’aime le côté répétitif de l’électronique, il m’a vite manqué l’aspect organique du jeu instrumental. J’ai voulu amener quelque chose de vivant, tout en gardant le côté cyclique apporté par les machines. Mais quand on a commencé à goûter au plaisir d’ajouter des instruments à ses boucles, ça devient difficile de s’en passer… Cela amène de la vie.

Tu as déclaré lors d’une précédente interview ne pas avoir de véritable culture Jazz. Qu’est-ce qui t'a poussé à explorer ce style, du coup ?

Quand j’ai commencé, c’était assez nouveau de mélanger du Jazz avec de l’Electro. Je faisais donc des essais, qui ont été concluants, et de fil en aiguille, j’ai poussé le truc. Comme dans le hip-hop où on samplait de la Soul, la scène ‘House Pumping’ était plus dans le Disco, et comme ce n’était pas trop mon truc, je me suis naturellement tourné vers les sonorités Jazz.

On t'assimile souvent au mouvement ‘French Touch’. Tu aimes cette étiquette ?

Je ne sais pas vraiment. On a tellement été influencé par la musique américaine, donc ‘French Touch’, j’ai du mal à comprendre… C’est juste que ça vient de France. Mais les voix sont en anglais, et les principales influences viennent d’Amérique.

Quinze années se sont écoulées entre ‘Tourist’ et ton dernier album. Peut-on s’attendre à ce que tu ‘hibernes’ à nouveau avant de sortir un nouveau disque ?

Je pense me remettre au travail d’ici un an. Je suis dans une bonne dynamique, avec la tournée qui reprend. Et puis j’ai envie. Soyons honnête, ça me démange un peu. Je vais essayer des trucs…

Il a fallu que je me fasse un peu mal.

As-tu déjà une idée de ce vers quoi tu aimerais aller ?

Peut-être revenir aux bases, travailler sur les nappes, le jazz… J’aimerais bien essayer la musique brésilienne. Je n’ai encore jamais tenté. Sans tomber dans la Batucada, qui est déjà très rythmique, mais plutôt sur des musiques mélodiques comme la Bossa-Nova. Il y a surement des choses à faire.

J’imagine que tu n’as jamais mis la musique de côté malgré ta pause discographique ?

J’ai essayé des choses plus classiques, qui m’ont ennuyé, donc j’ai tout jeté pour trouver d’autres sonorités. J’en ai eu marre des instruments type quartet Jazz. Je trouvais des choses, mais c’était trop facile, je n’avais pas l’impression de travailler. Il a fallu que je me fasse un peu mal.

Est-ce que tu suis attentivement ce qu’il se passe sur la scène électro actuelle ?

Pas trop, honnêtement. Ce qui m’intéresse, même si ce n’est pas nouveau, c’est ce qui vient d’Afrique du Sud. L’Afro-House, l’Afro-Deep, ça me plaît vraiment. Tout ce qui est trop Pop, ça me fatigue.

'Acid Eiffel’ a été fait dans ma chambre avec une 909, un synthé, un ordi...

L’industrie a aussi beaucoup changé depuis tes débuts. Les artistes se voient imposer un rythme de sorties très soutenu. Quel regard portes-tu là-dessus ?

On arrive à la fin d’un cycle. La musique est de plus en plus gratuite, et ça devient difficile de faire des concerts… Il vaut mieux faire autre chose ! A moins d’être médiatique, excentrique… Je suis tout l’inverse, j’ai tout faux ! Ça aide moins, mieux vaut s’afficher, être sur les réseaux sociaux et ne faire que ça. J’ai eu de la chance, je suis tombé à la bonne période. Quand tout est gratuit, il devient impossible de gagner sa vie en tant que musicien.

Selon toi, avec le recul, qu'est-ce qui t'a permis de construire ton énorme notoriété en tant que St Germain ?

Je fais tout avec sincérité, je ne cherche pas à faire les choses pour avoir du succès. Je pense que c’est ce qui m’a réussi. Même à mes débuts, je n’aimais pas trop sortir, à part quelques fois au Rex quand il y avait DJ Deep et Laurent Garnier. Sur toute la période de 1990 à 1995, les productions de Laurent et d’une bonne partie des artistes de FCom étaient réalisées chez moi. J’avais quand même pas mal de boulot ! Les plus belles réussites qu’on a mis en oeuvre avec Laurent et Shazz, comme ‘Acid Eiffel’, ça a été fait dans ma chambre avec une 909, un synthé, un ordi…

Tu continues à garder cet esprit ‘Home Made’ dans ta manière de travailler ?

Je ne sais pas faire autrement. Quand je commence à travailler, si ça va trop vite, je me dis que ça ne va pas, qu'il faut que j’essaye autre chose. C’est pour ça que je mets très longtemps à faire les choses. Je suis un éternel insatisfait, je me passe tout en boucle, et même quand j’ai fini un morceaux, je ne cesse de me poser des questions.

Les Rolling Stones ont pris l'habitude de jouer ‘Rose Rouge’ sur scène. La consécration ?

Les papis du rock, sans déconner… Quand j’ai découvert ça, je me suis passé la vidéo 10 fois avant de comprendre. Je n’arrivais pas à réaliser. Puis on m’a dit qu’ils jouaient ‘Rose Rouge’ sur toute la tournée. Je ne pouvais pas demander mieux !

Crédit photo : Benoît Peverelli

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